" Je m'éveille le matin avec une joie secrète, je contemple la lumière avec ravissement et tout le reste du jour je suis content "
Montesquieu

Dimanche 1 juin 2014

Jean Gillard, le Doyen " rouge "

 
Non ! , je n’ai pas connu le Doyen Jean Gillard.
 Et pour cause : je proviens d’un petit patelin, perdu dans le nord-est de la province de Luxembourg, Gouvy, pour ne pas le nommer. Après un stage de  sept ans dans les années ’70, je suis revenu, en 2007–  et définitivement sans doute – dans la ville qui me convient le plus au monde : Liège. Dès le mois de juin, je me suis présenté à la basilique pour faire partie de l’équipe de bénévoles qui, durant les mois de juillet et d’août, permet d’ouvrir au public les portes du plus bel édifice religieux de notre ville ( j’ai dit !). C’est là que l’on m’a causé du Doyen ; des nouveaux collègues, mais également des visiteurs, anciens paroissiens, qui l’avaient très bien connu. Et là : quénne affaire ( à Lîdge)  ! : ce n’étaient qu’enthousiasme et éloges !
A mon grand étonnement, je me rendis compte qu’il ne subsistait aucune trace écrite de son passage à Saint-Martin. A part l’un ou l’autre article dans la presse, sauf erreur de ma part, pas un seul article conséquent, pas un livre si petit soit-il à son sujet et, plus grave encore par les temps qui courent : aucune trace de lui sur internet. Oufti !
Une annonce dans le journal du quartier Sainte-Marguerite, l’illustrissime ( si-si !) «  Salut Maurice «  allait combler cette lacune car, des fidèles – dans tous les sens du terme ! -  ont écrit. Par ordre de réception des documents : Michel Bodson, Jean-Pol Vermeire et Joachim Sanchez (Kwaqui).
 Voici leurs témoignages. Qu’ils en soient remerciés !
Bonne lecture !
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-  Joachim Sanchez
Moi aussi j’ai connu le Doyen Gillard
Arrivé avec ma mère et mes deux sœurs en 1963 à Liège, où notre père travaillait depuis deux ans dans les mines, notre chance a été de connaître le Doyen et toutes ses sœurs qui habitaient dans le presbytère de Saint-Martin ou les alentours proches. Leur aide, pour une famille qui vient de l’Espagne franquiste, fut fantastique. Les premiers jours, le Doyen qui nous parlait en espagnol, étaient de ces jours dont un enfant de 12 ans ne peut oublier.

Les sœurs des «  sans logis «  nous apportaient tout ce dont nous avions besoin pour une famille qui commence une nouvelle vie, des meubles, des ustensiles de cuisine, des lits, des couvertures, … des jouets, tout ce que l’on peut espérer pour partir de zéro. Le Doyen aimait les Espagnols, l’aide qu’ils lui avaient apportée lors de sa traversée de l’Espagne  vers le Portugal alors que la gestapo était à ses trousses, il ne l’avait pas oubliée.

Au fil des mois et des années, mes sœurs et moi-même rentrions et sortions au presbytère comme si nous étions chez nous à la maison.

C’est à cette période que les liens se sont tissés entre nous et le Doyen et ses sœurs, ces liens étaient
forts, très forts.

* La jeunesse
Qui était ce Doyen ?
Seul garçon d’une fratrie de 8 enfants, le deuxième après sa sœur Marie-Louise, il était né le 25 avril 1905, dans le quartier de Saint-Martin. Très jeune déjà, il avait ses idées, nous disent ses sœurs, son caractère était bien marqué et il n’était pas rare à l’école ou sur le chemin, il savait déjà s’imposer. Tout le monde savait qui était Jean Gillard. Après le collège, il entre au Séminaire, est nommé prêtre, et est envoyé comme vicaire aux Bien Communaux de Seraing. Commune réputée « rouge «,  et déjà les idées du vicaire  Gillard choquent, il est près des gens, les aide, les conseille, les accueille, les réconforte. «  C’est cela l’Evangile «  dit-il. Parfois, il y a des frictions avec les politiques locaux, mais Gillard est quelqu’un qui écoute, qui discute et qui sait … s’imposer.

Il dira plus tard : «  Ce sont de vraies tranches de vie que j’ai apprises pendant cette période au contact de ces braves gens «. Et il disait aussi : «  On ne placarde pas les tracts des affiches électorales sur les murs de l’église, c’est la maison du Seigneur, mais sur le presbytère, faites ce que vous voulez, là, c’est chez moi ! ». En …, il est envoyé par son évêque, Monseigneur Kerckoff à Liège dans le but de construire une nouvelle église à Saint-Hubert (entre Saint-Nicolas et Burenville). Là, il commence à prêcher dans le but de récolter des fonds pour la nouvelle construction. Mais la guerre est aux portes de Liège et il n’a suffi à l’armée allemande que 18 jours … Le doyen de Saint-Martin à l’époque, le chanoine Haaken, convoque ses curés et vicaires pour leur dire que … vu l’occupation allemande, la meilleure chose pour l’église liégeoise, serait de collaborer avec l’ordre nouveau… Alors certains invités se lèvent, Gillard fait partie de ceux-ci, pour protester contre la décision du doyen. Le curé Gillard rend à l’évêché tout l’argent récolté pour la construction de l’église.
L’occupant fait parler de plus en plus de lui, mais pas en bien. Des gens sont arrêtés, torturés, déportés … fusillés. La résistance s’organise, des ouvriers font appel à Gillard pour les aider. Gillard leur fournira des mètres et des mètres de cordon Bedford, nécessaires pour allumer leurs sabotages… Gillard roule ces cordons autour de lui, sous sa soutane, avant de les livrer … mais la Gestapo est à ses trousses… Un jour, la Gestapo se présente au presbytère avec l’intention de l’arrêter mais Gillard n’est pas là. Sa sœur, Mme Rose ( Mious) est seule … elle a compris la visite de ces messieurs … et elle parvient à prévenir son frère de ne pas rentrer et de partir pour se faire oublier. Jean Gillard parvient, malgré tout, à passer dire au revoir à sa mère qui lui donne deux ou trois petites pièces d’or qu’il cache dans son blaireau à raser avant de partir à travers pour la France occupée, l’Espagne franquiste et le Portugal avant de passer à Londres.

 ... sa fausse carte d'identité ...

* L’exil

Ce voyage fut long et fatiguant ; il partage les mêmes problèmes que tous ceux qui quittent la Belgique pour les mêmes raisons. En Espagne, il est arrêté par les franquistes et envoyé au camp de concentration de Miranda (de triste mémoire déjà pour les Espagnols qui avaient perdu la guerre civile). Après de longues semaines, il retrouve sa liberté,  passe au Portugal et est envoyé en bateau à Londres où il rencontre d’autres figures de la Résistance Belge qui, comme lui, avait dû laisser leur pays. Il retrouve, entre autres, les trois évadés de la Citadelle de Liège ... et aussi monsieur Harmel Pierre, futur ministre et paroissien de Saint-Martin.

* La porte reste grande ouverte et les «  sans logis « 

La Belgique libérée, il rentre. Il est tout de suite nommé doyen de Saint-Martin et chanoine de la cathédrale (titre qu’il n’a jamais aimé, il préférait qu’on dise de lui «  Le doyen « ). Saint-Martin est une paroisse riche. Dès son premier sermon, il fait parler de lui :
« …  Mes chers paroissiens, à partir de maintenant … «
                 A.- Dans l’église, il n’y aura plus de places réservées. Que ceux qui possèdent des bancs et des chaises qui ferment à clé, qu’ils les reprennent. J’ai commandé de nouvelles chaises et ceux qui arriveront les premiers prendront les places de devant, les suivants les places intermédiaires et les retardataires les places arrière …
                 B.- Tous les paroissiens auront les mêmes droits. Le tapis rouge sera déroulé de la même manière pour le mariage de la fille d’un mineur que pour la fille d’un directeur. Les enterrements et tous les autres services seront aussi les mêmes pour tous.
                 C.- Tout sera gratuit. Tous les dimanches, nous aurons une collecte à chaque messe, chacun donnera suivant ses moyens. Je vous rendrai compte, le dimanche suivant, du montant de cette collecte et en quoi elle aurait éventuellement été dépensée. Un tableau explicatif sera placé à chaque porte de la basilique.
                 D.- Je ne veux plus accepter le charbon qui nous est offert par certains charbonnages et que nous utilisons pour le chauffage. J’achèterai le charbon si la collecte nous le permet et alors nous aurons chaud … si la collecte ne nous le permet pas, alors nous aurons froid.
Ce dimanche a dû être un dimanche comme nous dirions aujourd’hui «  shocking «. Le Doyen Gillard met en pratique ce qu’il annonce. Certains paroissiens sont très contents, d’autres sont très fâchés …
Nous sommes en 1946 et il faut penser au 700 ème anniversaire de la Fête-Dieu que toute l’équipe paroissiale prépare avec le plus grand soin. Cette fête est une réussite totale, des dizaines de milliers de gens se donnent rendez-vous à Liège, cela dure des jours … tout se passe sans problème.
Les gens de Liège montent le Mont pour écouter le doyen qui a des sermons «  engagés « … «  c’est l’Evangile de maintenant » dit-il. Son langage franc et direct lui vaut de temps à autre un «  rappel «  de l’évêché. Début des années 50, il rencontre un jeune curé qui vient de rentrer des pays de l’Est, Léo Boonen, tous deux ont des idées avant-gardistes. «  Tu viendras chez moi à Saint-Martin et tu raconteras ce que tu as vu, pas de théologie, seulement ce que tu as vu… ». Quelque temps après, ils créent les » sans-logis «, maison destinée à recevoir les plus déshérités, les plus paumés… Dans l’urgence, ils achètent une maison rue Saint-Laurent et se rendent seulement  compte qu’ils n’ont pas le premier sou … « Dieu nous aidera ! » aurait dit le doyen à maître Jeghers lors de la vente … et Dieu les a aidés. Les jours qui ont suivis, des dons importants sont offerts et ils sont alors obligés d’ouvrir un compte à l’Office des Chèques Postaux (chose à laquelle ils n’avaient pas pensé). Les «  Sans Logis «  sont aujourd’hui une institution incontournable à Liège dans le domaine social.

Saint-Martin devient au cours du temps la paroisse où l’on parle de l’Evangile mis à jour. Chez le Doyen tout le monde atterri, des prêtres, des missionnaires, des gens de tout niveau social qui ont besoin d’une pose dans leur vie. Tout le monde trouve à Saint-Martin ce qu’il est venu chercher, la porte restait toujours ouverte (au sens propre et au figuré). Certains sont même restés à Saint-Martin, je pense au vicaire Sainte qui était venu pour se « reposer » et il n’est jamais reparti. Saint-Martin est toujours en vue à Liège, la Basilique par sa situation sur le Mont mais aussi le Doyen par ses prises de position suivant les actualités de la semaine (et ce dans tous les domaines : liberté, politique, sexualité, …). Le Doyen était appelé le «  Doyen Rouge «, non seulement pour ses prises de position sur tous les sujets qu’il pouvait trouver injustes, pour son côté «  révolutionnaire « mais aussi suite à une petite anecdote : le drapeau.


 ... le fameux article paru en 1961 dans " La Gazette de Liège "

* Le Doyen «  rouge «

Lors d’une fête, le Doyen fait placer, sur la tour de Saint-Martin, un immense drapeau belge … à la vue de tout Liège. Ce jour-là, le vent est fort et roule le drapeau autour de son mat… laissant visible la seule couleur rouge … Vous pouvez imaginer les questions que tous les Liégeois pouvaient se poser : «  Que fait-il encore Gillard ? » et pourtant il n’y était pour rien. Le Doyen fait fondre et placer de nouvelles cloches pour Saint-Martin, certaines avaient été enlevées par les Allemands (une photo fait preuve de ce vol). Le ministre Harmel et son épouse sont parrain et marraine de ces nouvelles cloches.
Le Doyen est attentif à la conservation du patrimoine immobilier de Saint-Martin.
               - il prend soin de moderniser l’église (micros, installation électrique, nettoyage régulier du chauffage … ) . Je crois qu’il aurait été un bon architecte car des idées il en avait.

* Trois anecdotes …
Le Doyen ne pouvait accepter l’injustice, peu importe d’où elle vienne. Je me rappelle d’une histoire.
Une prof de religion, célibataire, donnant cours dans un collège de jeunes filles à Liège, tombe enceinte !!! La directrice du collège veut la licencier, faute grave. Gillard intervient auprès de la directrice qui ne veut rien entendre et qui reste sur ses positions. Le Doyen va la voir et lui explique que, même si cette jeune femme a fait une faute grave, … que l’Evangile demande de pardonner … la directrice reste encore sur ses positions. Le Doyen est têtu, il insiste à nouveau …, il explique à nouveau que dans le cas où la prof aurait son licenciement, alors il monterait en chaire de vérité, le dimanche, et qu’il donnera son avis … «  Vous risquez aussi de perdre beaucoup d’élèves l’année prochaine «  lui dit-il. Quelques jours se passent et la directrice revient sur sa décision.
Le Doyen avait aussi réponse à tout. On raconte qu’un jour alors qu’il voulait modifier une chapelle ( où ?) , la mère supérieure qui était contre cette proposition aurait dit : «  Avant de faire ça, il faudra me passer sur le corps ! ». Le Doyen lui aurait répondu du tac au tac : « Couchez-vous là, ma Mère, nous allons faire ça tout de suite ! «  La mère a dû être très choquée… mais le Doyen modifia la chapelle.
Il était courant que le Doyen, l’abbé Boonen,  le vicaire Sainte et moi-même tirions à la carabine 22 LR les pigeons qui se posaient sur les pinacles de la balustrade extérieure de la basilique. Quand le pigeon était touché et que nous parvenions à le retrouver, il arrivait en hiver que ma mère les plumait pour en faire un bon bouillon.

* Les mots pour le dire …
Le Doyen avait ses mots bien à lui :
     * «  Sois brave ! «.
 J’entends encore me le dire.
    * « Il n’a jamais pris le tram ! «
Pour les gens qui étaient trop haut dans la hiérarchie sociale pour savoir ce qui se passait à la base.
     * «  Ce sont de braves gens ! «
Il le disait souvent en wallon
     * «  Chez le communistes, il y a aussi de braves gens mais aussi des crapules ! «
Je l’ai entendu dire.
     * «  C’est un gamin de merde ! «
     * Lors d’un mariage : «  Vous les belles-mères … «
- Souvent, aux mariages, il les attaquait un peu : «  Un mari préfère une soupe brûlée faite par sa femme qu’une non-brûlée faite par sa belle-mère. «
- Aux mariés : «  Vous devez apprendre à vous retrouver. Alors les belles-mères sont là pour garder les enfants. «
-  Aux parents : «  Vous ne perdez pas une fille (ou un fils), mais au contraire  vous récupérez une fille (ou un fils) ».
- Et vous les belles-mères, n’étouffez pas les jeunes mais laissez les vivre à leur manière. »
Beaucoup de ces mots, je les ai entendus de multiples fois quand je servais les mariages le samedi.
Je crois que réellement Gillard était apprécié et respecté (et peut-être un peu craint) par les hommes et les femmes politiques, de toutes couleurs confondues. Je me rappelle d’une chose :

* Une autre anecdote
A l’âge de 17- 18 ans, je voulais pouvoir prendre des photos à l’intérieur des musées liégeois, chose qui était interdite… Je fais la demande par écrit en précisant les motivations de cette démarche à l’échevin de la culture de la ville de Liège … réponse négative quelques jours après. J’en parle au Doyen qui me  demande à qui j’avais envoyé ma lettre
   - «  A monsieur X, monsieur le Doyen «
  - «  Pas étonnant pour ta réponse négative, ce type est un gamin de m*** «
En prenant une carte de visite à l’entête «  Jean Gillard, Doyen de Saint-Martin « , il écrit quelques mots, la glisse dans une enveloppe, me la tend en me disant :
   - « Tiens, va lui donner personnellement ».
Le lendemain, je me présente au bureau de monsieur X, la secrétaire me demande la raison de mon déplacement … quelques minutes après, un monsieur me reçoit et je lui remets alors l’enveloppe .. . il l’ouvre, lit la carte et me demande :
   - «  Comment va ce bon Gillard ? «
Je lui réponds timidement et lui explique, par la même occasion, le pourquoi de ma demande… Il appelle sa secrétaire et quelques minutes plus tard, je sortais avec dans ma main l’autorisation pour pouvoir photographier dans tous les musées de la ville de Liège.
Je crois que je pourrais raconter très longuement des histoires qui se sont passées à Saint-Martin. Peut-être un jour …

* Les dernières années
Le Doyen quitte Saint-Martin en 1969 et va habiter en ville avec ses trois sœurs, Marie-Louise,  Marie-Jeanne ( Jaja) et Marie-Rose ( Mious) ; il aide les paroisses à dire la messe quand tel ou tel curé est absent. Il continue également à recevoir les Liégeois qui souhaitent le rencontrer, dans son bureau.
Comme il était coutume, au moins deux fois par mois, le samedi après-midi je lui rendais visite. Nous parlions de tout et de rien, il aimait être informé.

Il aime aussi fumer un bon cigare dont lui seul connait le secret pour le garder allumé si longtemps. Je me rappelle d’une après-midi où Monseigneur Van Zuylen (déjà pensionné lui-aussi) était présent et j’entends cette conversation :
     - « Jean «
    - « Oui, Monseigneur «
    - «  Par le passé nous n’avons pas toujours été d’accord l’un et l’autre … «
    - «  Possible, Monseigneur «
    - « Je puis cependant te dire que j’ai beaucoup appris avec toi «
    - « J’en suis très content, Monseigneur «
Ces mots sont restés très longtemps dans ma mémoire … et contrairement au proverbe, ce n’est pas toujours le chef qui a raison. Des problèmes de santé l’ont amené à subir une opération ; hospitalisé à Saint-Joseph, tous les soirs je passais et nous parlions encore et encore…  Il attendait ma visite avant de se mettre au lit. Plus tard, plus malade, il fut recueilli dans un monastère, situé au –dessus de la ville de Huy où il décéda en février 1994. Pour moi, je peux le dire, ce fut comme la perte d’un père. Mes sœurs et moi-même avons continué à voir les trois dernières sœurs du Doyen jusqu’à la fin de leurs vies.

                                                    Joachim Sanchez, mai 2014, alias Kwaqui.
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-  Michel BODSON                                                                                                                       

Le Doyen Jean GILLARD

Impossible de ne pas se souvenir de cet homme haut en couleur qu’était Monsieur le Doyen et chanoine Jean Gillard.
« Enfant de la paroisse » de ma naissance à mon mariage,  je l’ai côtoyé pendant  près de 25 ans.
Ah quel homme. Quel caractère. Quelle voix. Il ne laissait personne indifférent, loin de là !
Voici quelques souvenirs d’enfance et d’adolescence.

Enfant de la paroisse
Je suis né et ai grandi dans la paroisse de Saint-Martin.
Je suis l’avant dernier d’une famille de 6 enfants. Quatre garçons et deux filles.
Pas exceptionnelles ces familles nombreuses à l’époque. Il y en avait de nombreuses
dans  le quartier, dans la paroisse de Saint-Martin.
Dès l’âge de mes huit ans me voilà acolyte à la basilique. Mes frères aînés Charles et Jean y étaient déjà. Charles, de 9 ans mon aîné, était « cérémoniaire ». C’est lui qui détenait le « bâton » pour mener la procession des acolytes avant et après les grand-messes. Cette fonction incluait-elle autorité sur les acolytes ? Tâche certainement difficile et peu compatible avec son tempérament
A la belle époque de la liturgie haute en couleurs et au cérémonial fastueux nous étions une bonne trentaine.
Certes pendant les offices je crois me souvenir que l’on se tenait assez correctement. On occupait les stalles du Chœur. Le silence et la bonne tenue était de rigueur. Malgré la longueur des offices. Pas facile.
Et je ne pense pas que le Doyen devait intervenir du moins pas à ce moment-là.
Par contre, c’est avant les célébrations que le Doyen déboulait régulièrement en fureur dans la « grande sacristie » pendant  que nous revêtions notre tenue (robe rouge et surplis blanc). Car, c’est vrai qu’à 30 dans cette pièce on devait sans doute faire un peu de bruit, du charivari.
Ce n’était pas du tout apprécié par le Doyen qui, avec sa très forte voix, venait nous eng… copieusement car, selon lui, on nous entendait jusque dans le fond de la basilique pendant qu’il accueillait les nombreux fidèles.
A mon avis c’est lui qu’à ce moment on entendait dans toute la basilique…

Acolytes, nous n’étions bien évidemment pas rémunérés. Nous participions à la collecte au moment de l’offertoire. Nous étions impressionnés de tout cet argent déposé généreusement dans les plateaux que nous faisions passer. La tentation était forte de trouver des subterfuges pour en détourner une partie du contenu pour augmenter le maigre argent de poche que nos parents nous attribuaient.
Mais pas moyen d’échapper à la vigilance rapprochée

Le « Doyen rouge »
Dans les années cinquante et soixante aussi, les messes du dimanche étaient nombreuses à Saint-Martin  8h00, 9h00 et messe pour enfants, 10h00, 11h15 et Midi. La basilique était « bourrée » aux messes de la fin de matinée.
Tout Liège et même de plus loin y venait. Par foi chrétienne qui impliquait alors automatiquement la pratique religieuse dont au minimum la messe dominicale.
Mais aussi pour écouter ce « Doyen rouge »
Car, dans son homélie prononcée à partir du Jubé, il n’hésitait pas à haranguer et à fustiger d’une voix forte et avec de grands gestes pour bien se faire comprendre.

Il en avait à la basilique de Koekelberg et sa construction qui n’en finissait pas et qui allait encore bénéficier de la collecte du jour à la demande de l’archevêché. Alors qu’il y avait de la misère à soulager dans la paroisse et au-delà.
C’était l’époque des missions essentiellement en Afrique et aussi en Asie.
C’était alors un missionnaire qui prononçait l’homélie. Mais comme il n’avait la plupart du temps pas l’éloquence du Doyen, il reprenait la parole après lui pour mieux encore convaincre de faire preuve de générosité à la collecte qui allait suivre.
Les réformes liturgiques
Fin des années 60 et début des années 70, une profonde réforme liturgie a vu le jour dans l’église catholique.
Notre doyen était en pointe à ce sujet.
Grand balayage du falbala de la grande liturgie. Fini la trentaine d’acolytes et le grand décorum.
Fini la messe célébrée à l’autel baroque dos au peuple et bien loin de lui.
Construction d’un autel à l’entrée du cœur.
Fini la chorale Sainte-Cécile qui animait les grand-messes à partir du Jubé avec des œuvres magistrales comme celles de la Messe de Mozart ou la passion de J-S Bach.
A partir d’aujourd’hui, ce sont les fidèles qui doivent chanter. Grande vogue de Psaumes dirigés par un des vicaires.
Grand adolescent j’ai apprécié ce rafraîchissement liturgique.
Mais cela a mis mon père de méchante humeur. Car, c’est lui qui dirigeait cette chorale qu’il avait créée de toutes pièces dix ans plus tôt avec l’organiste M. Housen.

Résolument social
La paroisse et le quartier de Saint-Martin étaient et est encore à tort ou à raison considérés comme le domaine d’une population de nantis. C’est vrai que le Mont-Saint-Martin et quelques rues du quartier ne sont pas envahies de logements sociaux !
Mais il est tout aussi vrai que certaines façades cachent parfois pauvreté voire même misère…Comme d’en d’autres quartiers de la Ville, les œuvres catholiques s’en préoccupaient sous l’impulsion du Curé –Doyen, de ses vicaires et de dévoués et consciencieux  bénévoles.

Surprise totale dans l’assemblée des fidèles quand le Doyen Jean Gillard annonça lors de son homélie hebdomadaire, la prise en charge par la paroisse d’une maison des « Sans-Logis » rue Saint-Laurent.
Révolutionnaire était en effet en ces années 60 la création d’une telle maison d’accueil pour hommes et femmes sans ressources et sans logement suite à des accidents de la vie.
Des femmes abandonnées souvent avec leurs enfants, des hommes et femmes sortant de prison, des paumés. Idée très généreuse mais une telle maison nécessitait une mise de fonds importante tant pour son installation mais aussi pour sa gestion qu’il voulait pérenne.
Et dans notre quartier en plus. Franchement il a fallu un peu de temps pour comprendre le projet et l’appuyer.
Et notre Doyen y est arrivé !
D’où l’idée lui était-elle venue ? Sans doute dans la foulée de l’action de l’Abbé Pierre qui avait mobilisé la France aux sans domicile fixe ?
Et aussi à sa propre sœur …Gillard directrice de l’école sociale qu’elle avait fondée quelques années auparavant ?

                                Michel Bodson, président du Comité du quartier Sainte-Marguerite
                                                        Mars 2014

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 - Jean - Pol Vermeire

Je vous envoie ce message en rapport avec votre recherche sur le doyen Jean Gillard pour vous signaler que je l'ai bien connu, étant vicaire à Ste Marguerite de 1965 à 1989 j'ai eu l'occasion de le rencontrer, de collaborer avec lui.
Vous le savez certainement il était originaire du quartier, rue de Hesbaye, il a été curé pendant la guerre à Burenville…avant de s'enfuir en Angleterre via l'Espagne. Il a travaillé avec le ministre Harmel à Londres.
Jean Gillard était très bon avec les nouveaux vicaires, des jeunes vicaires limbourgeois qui étaient nommés à Liège sans grandes expériences du terrain étaient particulièrement bien accueillis par le doyen de St Martin.

Pour suivre, voici encore quelques souvenirs sur Jean Gillard

La famille de Jean Gillard était originaire du quartier Ste-Marguerite, son neveu avait un très beau magasin "A la boule rouge" rue de Hesbaye. Son papa a terminé sa carrière comme commissaire de police à Seraing.
Jean Gillard commença son sacerdoce comme vicaire à Seraing, ensuite il devient curé de Burenville suite à la séparation des quartiers de Burenville et Xhovemont Naniot de la paroisse Ste Marguerite.
Le curé de Burenville comme beaucoup d'autres confrères: Glain, Ste Margueite, St Croix, participa à la résistance lors de la guerre 40-45, un jour Jean Gillard alla placer un drapeau belge au sommet du terril de Burenville.
Le lendemain son vicaire Peeters remarqua que la gestapo était devant son presbytère pour l'arrêter. Jean Gillard était déjà descendu en ville. Le vicaire parvint à le retrouver à Liège dans le tram et l'avertit de ce qui l'attendait chez lui. Jean s'enfuit vers l'Espagne via la France et les Pyrénées. Les franquistes l'internèrent dans le camp de concentration de Miranda del Ebro d'où il s'enfuit et rejoignit via Lisbonne, l'Angleterre et le gouvernement belge de Londres. Il y retrouva Pierre Harmel, qui sera plus tard son paroissien à St Martin. Armel Job a édité dernièrement chez Robert Laffont un livre "Dans la gueule de la bête" où il décrit l'atmosphère de la guerre 40-45 à Liège avec des passages se déroulant rue Ste-Marguerite: une ancienne épicière cache un juif dans son grenier.....à lire Après la guerre Jean Gillard devient doyen de St-Martin. La presse l'appela le doyen rouge pour ses positions prophétiques dans ses sermons et ses conseils.
Je me souviens de sa bonté vis-à-vis des jeunes vicaires limbourgeois qui étaient parfois un peu déraciné de venir travailler à Liège.
Jef Ulburgs qui deviendra plus tard député SPA et Ecolo était un de ces jeunes vicaires flamands à Grâce Hollogne en 1950. Lors de la question royale la gendarmerie tira dans la foule et tua un voisin et ami de Jef. Il voulut aller rendre visite à la maison mortuaire, on lui refusa l'entrée : "Châl il n'y a pas de place pour les flamins et les léopoldistes". Pour le vicaire commença un moment de crise il décida d'aller à St Martin pour avertir le doyen qu'il veut quitter Liège et retourner au Limbourg.
Jean Gillard lui fit découvrir un peu de sérénité et de courage et il continua à Grâce.
Jean avait 4 sœurs qui habitaient la cure de St Martin et étaient aux petits soins pour Jean Gillard. Une de ses sœurs fut directrice de l'école de formation des Assistantes sociales.
Jean Gillard créa la maison des sans logis à côté de l'hôpital militaire de St Laurent, aujourd'hui en complète reconstruction et qui fut une institution très efficace pour lutter contre la pauvreté dans notre ville.
A la fin de sa vie il consacra beaucoup de son temps à la gestion  de la maison des sans logis, il y organisa des ateliers de formation à de petits métiers, un système d'hébergement, d'aide.

Jean -  Pol Vermeire, curé à Glain

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                      A  SUIVRE >>>>>>>>>>>>>>>>>

Car, si vous aussi, vous souhaitez compléter cet article par une anecdote, n’hésitez pas à m’écrire :

A bientôt !