Le roi David et Jérusalem : mythe et réalité
 Stèle portant l'inscription Beit David (Maison de David), Tel Dan, IXe siècle av. J.-C.  

Daniel Gavron

 Les Israéliens sont convaincus, dans leur grande majorité, que les  cérémonies du 3 000e anniversaire de la conquête de Jérusalem par David commémorent un événement historique indubitable. Ce qui est loin d'être le cas. Le seul récit de la conquête de la ville qui nous soit parvenu est celui de la Bible. Or, de l'avis de nombreux chercheurs modernes, la Bible n'est pas un document historique. Certains faits qui y sont relatés coïncident indéniablement avec des réalités historiques, mais ils ne peuvent être considérés comme concluants. On peut seulement se risquer à affirmer qu'un chef israélite nommé David fit de Jérusalem sa capitale aux environs du Xe siècle avant J.-C. Mais la date précise est impossible à déterminer, et par conséquent nous n'avons pas les moyens de savoir quand il convient de célébrer réellement l'anniversaire de la création de Jérusalem.

L'existence de Jérusalem dans l'Antiquité est incontestable. Les fouilles menées dans la cité de David - l'éperon rocheux qui, de nos jours domine le village arabe de Siloé au sud des murailles de la Vieille Ville - indiquent l'occupation constante du site pendant cinq millénaires. Les travaux entrepris sur les lieux par le regretté Pr Yigal Shiloh ont mis au jour une monumentale structure à degrés, échelonnée sur une vingtaine de mètres de hauteur, dont la construction aurait été entreprise entre le XIIe et le Xe siècle avant J.-C. Il n'est pas exclu qu'il s'agisse des fondations d'une forteresse jébuséenne conquise et agrandie par la suite par David.

Indépendamment des découvertes archéologiques et du récit biblique, Jérusalem est évoquée dans divers documents anciens. La référence la plus reculée qui nous soit parvenue remonte aux abords de l'an 1900 av. J.-C. et figure dans les "Textes d'exécration", malédictions à l'endroit d'adversaires du pharaon d'Egypte inscrites sur des poteries destinées à être brisées et enterrées selon des rites particuliers, dans l'espoir de se débarrasser de ces ennemis. Jérusalem vivait apparemment une époque d'hostilités avec l'Egypte, comme en témoignent les tablettes d'argile découvertes à Tell el-Amarna, site du palais du pharaon réformateur Akhenaton. Sur l'une d'elles, qui date du XIV
e siècle av. J.-C., Abdu-Heba, roi de Jérusalem, prête serment de loyauté au monarque égyptien.

Récemment encore, l'existence du roi David n'était confirmée que par la Bible. On ne trouve aucune référence le concernant dans les documents égyptiens, syriens ou assyriens de l'époque et les nombreuses fouilles menées dans la Cité de David même n'ont pas apporté de preuves dans ce sens.

Il fallut attendre le 21 juillet 1993 pour qu'une équipe d'archéologues dirigés par le Pr Avraham Biran trouve à Tel Dan, en Galilée septentrionale, un morceau de basalte de 23 x 36 cm portant une inscription en araméen. Identifié par la suite comme vestige d'une colonne de victoire érigée par le roi de Syrie et plus tard détruite par un souverain israélite, l'inscription (IX
e siècle av. J.-C.) date d'un siècle après la conquête supposée d'Israël par David et porte la mention Beit David ("Maison" ou "Dynastie" de David). C'est la première évocation relativement "contemporaine" jamais trouvée sur David. On ne peut la considérer comme totalement probante, mais elle n'indique pas moins qu'un roi du nom de David avait fondé une dynastie en Israël à cette époque.

Autre preuve importante : l'enquête archéologique menée les dix dernières années par le Dr Avi Ofer dans les collines de Judée, au terme de laquelle il s'avère qu'aux XI
e et Xe siècles av. J.-C., les chiffres de la population de Judée avaient quasiment doublé par rapport à la période précédente. Le Rank Size Index (RSI), méthode d'analyse de la taille et de l'emplacement des sites d'habitation, dont le but est d'évaluer dans quelle mesure ils étaient constitués de groupements autonomes, indique qu'au cours de cette période - celle que l'on attribue à David - un centre de population considérable existait dans la région. Très vraisemblablement à Jérusalem.

Nous possédons donc quelques preuves irréfutables : au X
e siècle av. J.-C., une dynastie fut établie par David ; la population des collines de Judée, qui avait doublé à cette époque, était manifestement concentrée dans un site occupé depuis plusieurs générations - probablement Jérusalem -, site suffisamment important pour être mentionné dans des documents égyptiens de la période. Autant de faits qui coïncident avec le récit biblique ; mais, avant de nous livrer à un examen de la version biblique, il importe d'examiner la nature du texte biblique et du matériel à proprement parler historique qu'elle contient.

La Bible n'est pas et n'a jamais eu la prétention d'être un document historique. Ouvrage de théologie, de droit, d'éthique et de littérature, elle contient, certes, une foule d'informations historiques. Mais, pour pouvoir apprécier ces informations, il nous faut considérer quand, comment et pourquoi la Bible a fait l'objet d'une compilation.

Jusqu'à une époque relativement récente, la Bible était considérée comme révélée par les juifs comme par les chrétiens. En conséquence, tous les travaux s'y référant, Talmud, littérature rabbinique ou ouvrages de théologiens chrétiens, étaient limités à son exégèse.

Au XIX
e siècle, les chercheurs se mirent à soumettre les textes bibliques à la critique littéraire, linguistique et textuelle, à relever les inconsistances et les changements de rythme, à comparer les styles, à replacer les textes dans le contexte archéologique, historique et géographique ambiant.

Les opinions continuent de diverger quant à l'origine de la Bible, la date et les conditions de sa rédaction. Mais on peut affirmer qu'à l'exception des cercles religieux orthodoxes, les savants modernes s'accordent à considérer que la compilation et la rédaction des documents appelés à constituer la Bible débutèrent au VII
e siècle av. J.-C., soit quelque trois siècles après l'avènement du roi David. (Notons au passage que les documents les plus anciens que nous possédions à l'heure actuelle, les manuscrits de la mer Morte, datent, pour les plus reculés, du IIe siècle av. J.-C.).

Vers le VII
e siècle, le royaume de David est divisé. Celui du nord est envahi et détruit par les Assyriens en 722. Celui de Judée, au sud, est assiégé à plusieurs reprises - surtout en 701 - mais parvient à repousser les Assyriens et à survivre. Puis ce fut le tour des Babyloniens de conquérir l'empire assyrien : en 586 ils s'emparèrent de Jérusalem, détruisirent le Temple et exilèrent la majeure partie de la population de Judée. A leur tour, les Babyloniens furent défaits par les Perses qui, entre 538 et 520 av. J.-C. autorisèrent quelques juifs à retourner dans leur patrie, la Judée, sous la conduite d'Ezra et de Néhémie.

Les premiers documents furent compilés durant cette période de vicissitudes, d'invasions, de destructions, d'exil et de retour en Judée par un auteur que la postérité a appelé le "Deutéronomiste" qui fit, seul ou en équipe, usage de nombreux documents antérieurs, y compris du Deutéronome. La question de savoir si les documents dont disposaient les "Deutéronomistes" étaient écrits ou transmis oralement reste très contestée par les chercheurs. Mais une chose semble indubitable : en compilant leur documentation, les auteurs du VII
e siècle av. J.-C. furent considérablement influencés par les circonstances prévalant de leur temps.

La saga des Israélites telle qu'elle est reproduite dans la Bible était conçue comme une "histoire de salut" à visée morale, confortant la foi en un Dieu un. Les gestes d'Abraham, d'Isaac, de Jacob, de Joseph, de Moïse et de Josué font la preuve que les Israélites avaient tout à gagner à obéir à Dieu et étaient systématiquement punis pour tout manquement aux préceptes religieux.

Le contexte historique des événements relatés dans la Bible est confus, souvent contradictoire. C'est notamment le cas de la conquête de Canaan par Josué, démentie par les découvertes archéologiques puisque des villes prétendument conquises par lui au XIVe siècle avaient été détruites longtemps avant son irruption sur la scène locale. C'est le cas de Aï et d'Arad qui croulaient sous les ruines un bon millénaire avant l'arrivée de Josué.

Le livre des Juges même, qui contredit la relation de Josué et mentionne l'installation des Israélites sur les lieux pendant une longue période avant son arrivée, s'il semble plus conforme aux réalités historiques, reste toutefois contestable.

Les enquêtes archéologiques menées au cours des deux décennies passées dans les collines de
Menaché, d'Ephraïm, de Benjamin et de Judée, sur la rive occidentale du Jourdain, révèlent une réalité historique bien différente de celle des récits divergents de la Bible. Dirigées par une dizaine d'archéologues, pour la plupart membres de l'Institut d'archéologie de l'université de Tel-Aviv, elles ont fait l'objet d'une publication en anglais intitulée "From Nomadism to Monarchy" (Du nomadisme à la monarchie) éditée par les professeurs Israël Finkelstein et Nadav Na'aman.

Il ressort de ces travaux que vers l'an 1200 av. J.-C., des semi-nomades des marges désertiques de l'Orient, auxquels se joignirent des habitants d'Anatolie, des îles de la mer Egée et des régions méridionales, vraisemblablement aussi d'Egypte, commencèrent à s'installer dans les collines de Canaan. Une bonne partie, la majorité peut-être, de ces colons était composée de réfugiés originaires des cités-Etats cananéennes détruites par les Egyptiens au cours d'une de leurs invasions périodiques.

La conclusion de ces travaux est quelque peu surprenante pour les lecteurs assidus de la Bible, qui décrit les Cananéens comme des idolâtres et des impies : la plupart des Israélites étaient en réalité d'anciens Cananéens. L'histoire du périple d'Abraham parti de sa ville d'Ur en Chaldée, celle des Patriarches, l'exode d'Egypte, la longue marche dans le désert du Sinaï, la conquête de Canaan, tous ces récits reposent sur des légendes composites véhiculées par des Israélites de toute origine. Le fait que ces Israélites furent cimentés en une seule nation ne fut pas le résultat de longues errances dans le désert ni de la révélation divine ; leur unité nationale fut dictée par le besoin de se défendre contre les Philistins installés dans la plaine côtière de Canaan tandis que les Israélites s'étaient fixés sur les collines.

Il s'ensuit que les fondateurs d'Israël ne furent pas Abraham et Moïse, mais Saül et David. Ce fut vraisemblablement Saül qui rassembla les fermiers des collines sous son autorité et mit en place des unités de combattants capables de parer à la menace philistine. Ce fut David qui battit les Philistins et unifia les populations agricoles des collines aux habitants des plaines de Canaan, ce qui lui permit d'établir le royaume d'Israël et sa capitale, Jérusalem.

Les chercheurs modernes considèrent en général les informations de nature historique des livres de Samuel comme fidèles à la réalité, surtout pour ce qui est des règnes de Saül et David ; mais même ces livres doivent être passés au crible de l'analyse pour distinguer la légende de l'histoire. Certaines informations contenues dans Samuel I et Samuel II, notamment les listes d'officiers, de fonctionnaires royaux, voire certains toponymes sont considérés par les chercheurs comme très postérieurs à l'époque de leur rédaction, remontant peut-être même à l'époque de David et de Salomon. Les "Deutéronomistes" auraient eu en main des documents attestant de ces détails avant de procéder à la compilation de leur matériel trois siècles plus tard.

Mis à part les listes de personnages ou de sites, les récits des deux livres de Samuel semblent avoir fait l'objet de deux entreprises séparées d'interprétation. Les premiers auteurs témoignent d'un parti-pris marqué contre Saül, privilégiant David et Salomon. De longues années plus tard, les Deutéronomistes effectuèrent une seconde compilation du matériel à leur disposition dans le dessein de transmettre leur message religieux, en y insérant des récits et des anecdotes confortant leur doctrine monothéiste. Pour ce qui est de Jérusalem, toutefois, la comparaison entre le texte biblique et les faits historiques et archéologiques est fascinante. Le récit biblique est précis :

Le roi, avec ses hommes, marcha sur Jérusalem contre les Jébuséens qui occupaient le pays ; mais ceux-ci dirent à David : "Tu n'entreras pas ici que tu n'aies délogé les aveugles et les boiteux", voulant dire que David n'y entrerait point. Mais David s'empara de la forteresse de Sion, qui est la Cité de David. Ce même jour, David avait dit : "Celui qui veut battre les Jébuséens doit pénétrer jusqu'au faîte, jusqu'aux boiteux et aux aveugles", devenus odieux à David. C'est pourquoi on a dit : "Aveugle ni boiteux ne doivent entrer dans la maison". David s'établit dans la forteresse, qu'il nomma la cité de David... II Samuel, V, 6-9

Nous avons déjà vu que les archéologues ont mis au jour une grande structure en gradins qui aurait pu servir de fondation à la ville jébuséenne. Deux questions surgissent dès lors : comment David et ses hommes investirent la ville d'une part, et quelle est la signification réelle des qualificatifs "aveugle et boiteux" dans ce contexte ? En 1865, Charles Warren, ingénieur du génie militaire britannique, découvrit sous le village de Siloé un puits relié au cours d'eau du Gihon.

Pendant quelques temps on considéra comme acquis que le canal (tsinor en hébreu) du récit biblique était celui de Warren. Par la suite, des systèmes d'adduction d'eau semblables furent mis au jour dans d'autres sites, notamment à Hatsor (Haute-Galilée) et à Meggido (vallée de Jezréel), et datés à des périodes ultérieures. Il s'ensuivit toute une série d'interprétations ingénieuses du mot tsinor : entre autres une rampe d'accès aux murs, ou des tranchées pour les défenseurs de la ville, ou une source d'eau, mais pas le puits mis au jour par Warren.

Les travaux les plus récents ont toutefois prouvé que le système d'adduction d'eau de la Cité de David était basé sur la topographie naturelle des lieux aménagée par l'homme. Par conséquent, le système d'adduction de la cité de David serait antérieur à ceux de Meggido ou de Hatsor. Et, de toute façon, peu d'archéologues acceptent de se lancer dans des conjectures quant à la date à laquelle ces systèmes ont été mis en place.

Il s'ensuit que rien n'empêche d'écarter l'hypothèse selon laquelle le bataillon de "héros" de David investit la ville par la source du Gihon, se faufila dans la conduite souterraine naturelle et franchit les lignes de défense des combattants ennemis.

La question de savoir comment interpréter "l'aveugle et le boiteux" est autrement plus complexe. Flavius Josèphe, qui écrit au Ier siècle après J.-C., proclame, par dérision apparente à l'égard de David, que la ville était si invincible que même l'aveugle et le boiteux auraient pu la défendre.

Le regretté Pr Yigael Yadin fut le premier archéologue à proposer une solution, en soumettant l'analyse de l'histoire de Jérusalem à celle des autres peuples de la région. Soulignant que les Jébuséens de Jérusalem étaient probablement d'origine anatolienne-hittite, Yadin fit le rapprochement avec Hattusha, l'ancienne capitale des Hittites, où furent trouvés des documents décrivant des soldats prêtant serment de loyauté à leur souverain.

Le fait que David respecta les Jébuséens - qu'il ne délesta même pas de leurs propriétés quand il s'empara de Jérusalem - apparaît clairement dans la description de la manière dont le roi israélite fit l'acquisition d'une aire de battage pour élever un autel à Dieu. Bien qu'Arevna le Jébuséen le lui offrît gracieusement, "Non, lui répondit le roi, je prétends te l'acheter et le payer, je ne veux pas, sans bourse délier, offrir des holocaustes à l'Eternel, mon Dieu." David acquit donc l'aire et le bétail au prix de cinquante sicles d'argent. II Samuel, XXIV, 24

D'autres versets des deux livres de Samuel indiquent que David employa des Jébuséens dans son armée et dans son administration. Urie le Hittite en est un exemple. Certains chercheurs pensent que Tsadok, le deuxième grand prêtre du règne de David était à l'origine un prêtre jébuséen de Jérusalem. La Bible le décrit comme un descendant d'Aaron, le frère de Moïse, mais, nous l'avons déjà vu, les chercheurs sont divisés quant à l'authenticité historique du personnage de Moïse lui-même et de son frère Aaron. Certains considèrent la nomination de deux grands prêtres comme révélatrice d'une volonté d'équilibre entre les territoires du nord et ceux du sud. Les deux entités, unifiées sous les règnes de Saül et de David, montrèrent déjà des signes de dissensions sous leurs règnes et se séparèrent irrévocablement après celui de Salomon. Abiathar, seul survivant des prêtres de Nob, était du nord. Tsadok, lui, venait soit de Jérusalem soit des régions plus méridionales.

Nous avons déjà dit que la liste de territoires, d'officiers et de fonctionnaires royaux constitue certainement la partie la plus ancienne et la plus historique des livres de Samuel, c'est le cas d'Adoram, chargé de lever les impôts, de Seraya le scribe et de Jéhoshafat, le héraut royal. Le Pr Benjamin Mazar, soulignant que ces noms était cananéens, conclut que David employait d'anciens fonctionnaires des cités-Etats cananéennes dans son administration.

Le 3 000e anniversaire de la fondation de Jérusalem est perçu par certains, en Israël comme à l'étranger, comme un signe manifeste de la prétention juive exclusive sur la ville. Certes, il est vraisemblable que David se soit réellement emparé de la ville il y a trois millénaires et qu'il en fit la capitale royale, nationale et religieuse de son royaume, mais la Bible indique aussi sans équivoque que le grand monarque israélite trouva le moyen de partager cette capitale avec ses anciens ennemis. Les Jébuséens continuèrent d'y vivre, leurs droits y furent respectés et ils devinrent de loyaux fonctionnaires du souverain juif.
Traduit par A.M.