CROYANCE




  • André GIDE / Journal 1889-1939 / Bibliothèque de la Pléiade / nrf Gallimard 1951

    « On se persuade de tout et l'on croit ce que l'on veut croire. Puis on appelle "réalité supérieure" cette construction de l'esprit. Comment ne serait-elle pas supérieure à tout, dès qu'on y croit ? Et comment y pourrait-on croire, sinon en la croyant supérieure à tout... ?
    Et si "la perle de grand prix" pour la possession de laquelle un homme laisse tous ses biens, se découvre une perle fausse ?...
    - Qu'importe ? Si celui qui la possède ne le sait pas. »
    <4 février 1930 p.967-8>

    « Ces idées dont on croit d'abord ne point pouvoir se passer. D'où grand danger d'installer son confort moral sur des idées fausses. Contrôlons, vérifions d'abord. Naguère le soleil tournait autour de la terre ; celle-ci, point fixe, demeurait le centre du monde, foyer d'attention du bon Dieu... Et puis non ! C'est la terre qui tourne. Mais alors, tout chavire ! Tout est perdu !... Pourtant rien n'est changé que la croyance. L'homme doit apprendre à s'en passer. De l'une, puis de l'autre, il se délivre. Se passer de la Providence : l'homme est sevré.
    Nous n'en sommes pas là. Nous n'en sommes pas encore là. Cet état d'athéisme complet, il faut beaucoup de vertu pour y atteindre ; plus encore pour s'y maintenir. Le "croyant" n'y verra sans doute qu'invite à la licence. S'il en allait ainsi : vive Dieu ! Vive le sacré mensonge qui préserverait l'humanité de la faillite, du désastre. Mais l'homme ne peut-il apprendre à exiger de soi, par vertu, ce qu'il croit exigé par Dieu ? Il faudrait bien pourtant qu'il y parvienne ; que quelques-uns, du moins, d'abord ; faute de quoi la partie serait perdue. Elle ne sera gagnée, cette étrange partie que voici que nous jouons sur terre (sans le vouloir, sans le savoir, et souvent à coeur défendant), que si c'est à la vertu que l'idée de Dieu, en se retirant, cède la place ; que si c'est la vertu de l'homme, sa dignité, qui remplace et supplante Dieu. Dieu n'est plus qu'en vertu de l'homme. Et eritis sicut dei. (C'est ainsi que je veux comprendre cette vieille parole du Tentateur - lequel, ainsi que Dieu, n'a d'existence qu'en notre esprit - et voir dans cette offre, qu'on nous a dite fallacieuse, une possibilité de salut.)  »
    <1947 p.310>


  • ALAIN / Les idées et les âges / Les Passions et la Sagesse / Bibliothèque de la Pléiade / nrf Gallimard 1960

    « Le conteur, qui veut faire paraître des choses absentes, y réussit bien mieux par le frisson de la peur que par une suite raisonnable de causes et d'effets ; les membres sanglants d'un homme tombant par la cheminée dans la poêle à frire, cela se passe de preuves, par l'épouvante ; tout se trouve lié dans l'imagination par l'impression forte, dès que l'expérience réelle est impossible, ou n'est point faite. Ce qui est indifférent n'est jamais cru, si vraisemblable qu'il soit ; ce qui touche violemment est toujours cru, et l'absurde est bien loin d'y faire obstacle, puisque l'absurde lui-même épouvante. »
    <p.215>


  • ALAIN / Propos I / Bibliothèque de la Pléiade / nrf Gallimard 1956

    « Croire est agréable. C'est une ivresse dont il faut se priver. Ou alors dites adieu à liberté, à justice, à paix. Il est naturel et il est délicieux de croire que la république nous donnera tous ces biens ; ou, si la république ne peut, on veut croire que coopération, socialisme, communisme ou quelque autre constitution nous permettra quelque jour de nous fier au jugement d'autrui, enfin de dormir les yeux ouverts comme font les bêtes. Mais non. La fonction de penser ne se délègue point. Dès que la tête humaine reprend son antique mouvement de haut en bas, pour dire oui, aussitôt les tyrans reviennent. »
    <5 mai 1931 p.1014>


  • Francis PICABIA / Dits / Eric Losfeld 1960

    « Toutes les croyances sont des idées chauves. »
    <p.8>


  • Vladimir JANKÉLÉVITCH / Philosophie morale / Mille&UnePages Flammarion 1998

    « Où allons-nous si les gens commencent à croire vraiment ce qu'on leur dit - et qui est fait pour n'être pas cru ! Qui sait si, au lieu du mensonge, il ne faudra pas finir par leur dire un jour la vérité ? »
    <Du mensonge, p.258>


  • Emil CIORAN / Syllogismes de l'amertume (1952) / OEuvres / Quarto Gallimard 1995

    « Toute croyance rend insolent ; nouvellement acquise, elle avive les mauvais instincts ; ceux qui ne la partagent pas font figure de vaincus et d'incapables, ne méritant que pitié et mépris. Observez les néophytes en politique et surtout en religion, tous ceux qui ont réussi à intéresser Dieu à leurs combines, les convertis, les nouveaux riches de l'Absolu. Confrontez leur impertinence avec la modestie et les bonnes manières de ceux qui sont en train de perdre leur foi et leurs convictions... »
    <p.792>


  • Emil CIORAN / De l'inconvénient d'être né (1973) / OEuvres / Quarto Gallimard 1995

    « N'a de convictions que celui qui n'a rien approfondi. »
    <p.1353>


  • Alfred SAUVY / Mythologie de notre temps / Petite Bibliothèque Payot (191) 1971

    « La croyance en la fortune est une marque d'orgueil et, de ce fait, est antiscientifique. Les dieux ont les yeux fixés sur moi. Ils me veulent du bien... ou bien ils me veulent du mal ; en tout cas, je ne passe pas inaperçu. »
    <p.26>


  • Robert DANTZER / L'illusion psychosomatique / Seuil Ed Odile Jacob 1989

    Croyance et maladie :
    « Dès qu'on ne cerne pas bien les causes d'une maladie, on a tendance à invoquer la logique de déséquilibre, c'est à dire les facteurs psychosociaux. Les maladies dans lesquelles l'intervention de tels facteurs est postulée ont le plus souvent une étiologie inconnue ou mal établie et les possibilités d'intervention thérapeutique sont habituellement limitées voire inexistantes. Face à une telle incertitude, le modèle de causalité linéaire dans lequel il suffit qu'un événement en précède un autre pour qu'il en soit une cause possible devient prépondérant. Le caractère spectaculaire de la cause postulée suffit à la rendre crédible, surtout si sa possibilité d'intervention est entretenue par la culture ambiante. À partir du moment où la croyance s'est établie, elle s'entretient d'elle-même par l'attention sélective accordée aux autres cas venant renforcer la possibilité d'intervention des facteurs psychiques. La croyance est antinomique du sens critique. »
    <p.44-45>


  • Jean-François REVEL / Mémoires / Plon 1997

    « Ce qui m'intéresse rétrospectivement, dans ma mésaventure gurdjieffienne, c'est l'expérience que je fis sur mon propre cas de l'aptitude des hommes à se persuader de la vérité de n'importe quelle théorie, de bâtir dans leur tête un attirail justificatif de n'importe quel système, fût-ce le plus extravagant, sans que l'intelligence et la culture puissent entraver cette intoxication idéologique. »
    <p.155>


  • Jean-François REVEL / La grande parade / Plon 2000

    « Je suis toujours un peu inquiet quand j'entends quelqu'un faire l'éloge d'une personnalité politique en disant d'elle, sans préciser : "C'est un homme ou une femme de conviction." Laquelle ? ou lesquelles ? Tout est là, me semble-t-il. Hitler aussi était un homme de convictions, hélas ! Comme on aurait préféré qu'il ne crût à rien ! »
    <p.24>                                                                                                                                                                     

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