Emil Carlebach

 

Qui a délivré le camp de concentration de Buchenwald. 

Des cohortes entières d' "historiens" sont mis à contribution pour "démontrer" que la libération du camp par les prisonniers eux-mêmes n'a pas eu lieu, qu'il s'agit d'un "mythe" communiste, du gouvernement de la RDA. Le rapport que l'on retrouve dans les archives de l'armée américaine à Washington (…) le démontre noir sur blanc: les premiers Américains qui atteignirent Buchenwald l'ont trouvé aux mains du Comité International du Camp (ILK), qui détenait prisonniers 100 SS. Ce rapport d'éclaireurs démontre également que les troupes du général Patton n'ont pas pris Buchenwald le 12, mais bien le 13 avril. En d'autres termes, nous avons été livrés à nous-mêmes pendant trois jours. La SS ou la Whermacht auraient pu tenter une contre-attaque: le général Patton avait d'autres préoccupations.

            Le document qui provient des archives de l'armée US n'est pas la seule preuve. Les premiers Américains qui "découvrent" Buchenwald en éclaireurs, le 11 avril, furent le lieutenant Desard et le sergent Bodot, un Français qui avait rallié l'armée US. Bodot rapporte: "C'était le 11 avril 1945. J'étais sergent au service de traducteurs de la Military Intelligence (MII),  qui faisait partie de la 4ième division blindée de la troisième armée du général Patton. Notre tâche nous laissait une certaine indépendance, et c'est ainsi que, ce jour-là, précédant notre section, nous nous étions un peu éloigné de l'itinéraire prévu. Dans un champ, nous avons remarqué un groupe de prisonniers gardés par des civils en armes. Nous nous arrêtâmes et fûmes accueillis par celui qui dirigeait le groupe d'hommes armés. C'était un Belge, qui nous signala qu'à quelques kilomètres se trouvait le camp de Buchenwald avec quelque 22.000 déportés qui s'étaient libérés eux-mêmes en prenant leurs gardiens d'assaut. Ils avaient constitué des groupes armés, comme celui-ci, et étaient partis à la chasse de gardiens en fuite. Il nous proposa de nous conduire au camp, et, le lieutenant Desard ayant approuvé, il s'installa sur le capot de notre jeep. A travers champs, puis à travers un bois, il nous conduisit jusqu'à l'entrée du camp. Notre arrivée fut indescriptible: nous fûmes accueillis par les responsables du comité de libération, qui se composait de déportés de différentes nationalités. Ils nous dirent que nous étions les premiers à pénétrer dans le camp. Mais nous arrivions là un peu par hasard et nous avions une destination à atteindre au plus vite.

            A notre plus grande surprise, quelques centaines de mètres plus loin, nous avons rencontré des véhicules américains, dont les occupants ne se doutaient pas qu'ils étaient tout près d'un des fameux camps.

            En d'autres termes, à aucun moment, les éclaireurs de l'armée de Patton n'avaient été informés que leur itinéraire passait près du camp de concentration de Buchenwald, moins encore que ce camp aurait dû être libéré. L'état-major du général savait pertinemment où se trouvait Buchenwald. Un an auparavant, en août, l'aviation US avait bombardé Buchenwald, ou plus précisément, et avec une précision redoutable, des installations industrielles qui se trouvait à l'extérieur du camp, et qui étaient leur objectif. Le 8 avril, à 11 heures et quart, l'IMO (organisation militaire internationale) avait envoyé un message à l'état-major de Patton à l'aide d'un émetteur construit clandestinement: "Ici le camp de concentration de Buchenwald! SOS! Nous vous demandons votre aide. On veut nous évacuer. Les SS veulent nous liquider." La troisième armée US avait répondu par radio. "Camp de concentration de Buchenwald. Tenez bon. Nous accourons à votre aide. Etat-major de la troisième armée."

 

Le général US - un ami des fascistes 

Après coup on a dit que la troisième armée n'avait pu pousser jusqu'à Buchenwald pour des raisons militaires, car il fallait d'abord amener du ravitaillement. Je ne suis pas un spécialiste de l'armée et je ne peux donc juger. Mais ce que je sais, c'est que, dans les jours qui ont précédé le 11 avril, l'aviation américaine a constamment survolé Buchenwald, les pilotes qui passaient en rase-mottes nous faisaient même signe. Mais pas un seul coup ne fut tiré sur les miradors des SS. La SS, ces derniers jours, aurait pu nous massacrer en toute tranquillité si nous ne nous étions organisés pour la résistance.

            Solution du problème: le général Patton était, selon ses propres paroles, un sympathisant du fascisme, pour ne pas dire un fasciste lui-même. Il avait déclaré qu'il "aurait préféré se battre avec les Allemands contre les Russes qu'avec les Russes contre les Allemands." (voir à ce sujet: Fred Ayer, Before the Colours fade, Houghton & Miffin, Boston et Ladislav Farago, Patton, Ordeal and Triumph, Baker, London). De l'Armée Rouge on sait qu'elle prit même des risques pour augmenter son avance et délivrer les victimes des SS, par exemple ceux de Sachsenhausen ou de la maison d'arrêt de Brandenbourg. Mais pour Patton, le fascistophile, nous faisions partie des "Russes", contre qui il aurait préféré se battre? (…)

            Dans la nuit du 10 avril 1945, les SS ont massacré plusieurs détenus qui étaient aux arrêts. Puis le commandant Pister prit la fuite avec son état-major et une partie de la troupe. Mais les miradors étaient toujours tenus par des SS lourdement armés, les tours étaient équipées de mitrailles, de carabines, de bazookas.

            Lorsque, au début de l'après-midi du 11 avril, les blindés du général Patton passèrent en contrebas du camp, en direction de l'est, et que les SS s'attendirent à être pris à revers, le l'IMO donna le signal de l'assaut. C'était tout sauf un mouvement spontané. Depuis deux ans, nous avions monté non seulement les plans mais aussi les armes pour cette action. (…)

            Lorsque le signal de l'assaut fut donné le 11 avril à 15 heures, l'IMO disposait d'une mitrailleuse légère, de 96 fusils, d'une centaine de pistolets, de 107 grenades à main, de 1100 cocktails Molotov et de quelque 150 armes tranchantes et de pointe.

            La réussite du soulèvement procura à l'IMO tout un arsenal pris dans les casernes SS, de quoi équiper d'autres combattants, assurer la sécurité tout autour du camp et faire prisonniers des SS qui s'étaient cachés.

            Les lecteurs allemands auront tendance à tenir ceci pour incroyable. En France et en Pologne, en Yougoslavie et en Italie, en Scandinavie et dans les pays du Benelux, les gens savent qu'il y avait partout des groupes de résistants armés. En Yougoslavie, à la fin de la guerre, l'armée des partisans comptait un million d'hommes. En Allemagne, toute l'élite, par intérêt ou par lâcheté, était passée dans le camp des nazis: les groupes armés de résistance y furent l'exception, ce qui permit aux écrivains ouest-allemands "officiels" d'en nier jusqu'à l'existence. Des documents tels que ceux des archives militaires US furent simplement ignorés.

            A 15h15, un premier groupe emmené par le doyen du camp I, Hans Eisden, avait pris d'assaut le portail principal et occupé la tour qui le surveillait. C'est de là que Hans Eisden lança par haut-parleur l'appel du Comité International du Camp: "Camarades! Les fascistes sont foutus le camp. Un Comité International du Camp a pris le pouvoir. Nous vous appelons à garder le calme et l'ordre. La sécurité du camp est assurée. Restez dans les blocs."

            L'ILK apparut alors au grand jour. Hans Eisden fut désigné commandant du camp, 21.000 prisonniers de quelque douze nationalités reconnurent sans conteste l'autorité  de  l'ILK. La cuisine, la laverie, l'infirmerie, tout fut remis en marche dans l'intérêt de ceux qui venaient d'être libérés. Il n'y eut pas de conflits ni de bagarres ou de combats entre détenus. Chacun savait que la direction du camp était en bonnes mains.

            A l'extérieur du camp, la guerre continuait à faire rage, il allait encore se passer un mois entier entre le 11 avril et le 8 mai. A l'intérieur, les différentes nationalités firent réunion, désignèrent leurs porte-parole, préparaient déjà leur retour. Les prisonniers provenant du Land de Hesse me choisirent pour porte-parole et interlocuteur avec les autorités allemandes et américaines.

            Le parti communiste allemand, lui aussi, reconstituait ses structures légales. Hans Eisden fut choisi pour la direction, moi pour la Hesse, je succédais ainsi à Wilhelm Hamman, qui avait tenu ce poste pendant les années d'illégalité.

 

Libérés par nous-mêmes… et réinternés.

 

Puis l'armée US arriva. Toute première mesure prise par le général Patton: poster un homme armé d'une mitraillette devant chaque brèche qui avait été faite dans les barbelés. Nous n'étions plus "sous la protection" des nazis, mais internés par les Américains.

            Deuxième décision: nous devions rendre les armés. Après bien des discussions, il fit toute de même une concession: les camarades soviétiques, en tant qu'alliés de l'armée US, pouvaient garder leurs armes, toutes les autres devaient être déposées. Les combattants de l'IMO firent donc une "parade" impressionnante sur la place de l'appel et jetèrent en tas séparés leurs fusils, pistolets, grenades à mains. Otto Roth, de l'IMO, avait les larmes aux yeux lorsqu'il dut jeter son revolver. Il ne fut pas le seul dans le cas.

            Puis vint l'ordre de dissoudre l'ILK: le général Patton ne reconnaît aucune institution internationale. Les porte-parole des différentes nationalités protestèrent, l'un après l'autre. Mais, pour Patton, nous étions tous des "bolchéviques" qui ne lui inspiraient que de la haine. Pendant que je discutais avec mes camarades sur la manière de mettre fin à l'internement et de rentrer chez nous, plusieurs vinrent me trouver: "Emil, tu dois faire quelque chose."

            Que s'était-il passé? Les Tchécoslovaques avaient organisé une sorte de bureau dans leur baraquement numéro 2, et y avaient constitué des listes pour organiser le retour de leurs compatriotes. Mais quelques détenus juifs avaient obtenu du commandant du camp que le baraquement numéro 2 soit libéré pour y établir des listes de Juifs qui désiraient émigrer en Palestine. Du coup, les Tchécoslovaques se retrouvaient sans toit. Comme j'avais longtemps été chef bloc du bloc juif, je devais intervenir.

            Je me présentai donc chez le commandant et fus reçu par un lieutenant Rosenbaum. Il ne me proposa pas de m'asseoir et demanda "Qu'est-ce que vous voulez?". Je répondis: "J'ai une communication à vous faire." - "Quelle communication?" "Je dois vous signaler que vous êtes parvenu à faire ce que les SS n'ont pas atteint en 12 ans." - "Qu'est-ce que vous voulez dire par là?". "Que vous êtes parvenu à semer l'antisémitisme dans le camp, ce que les SS n'avaient pas obtenu". Tout à coup, l'idée lui vint de me proposer une chaise. Je lui expliquai les conséquences de l'ordre du commandement, cela l'impressionna et l'affaire fut réglée au contentement de tous.

            Mais c'est alors qu'arriva un autre incident dont les conséquences se firent sentir de longues années après encore. Avec l'arrivée des troupes américaines, le service secret américain CIC avait également fait son apparition. Leur principal souci était d'arriver à savoir comment les communistes avaient pu se procurer ces armes pour le soulèvement. Ils interrogèrent plusieurs détenus, dont Eugen Kogon, mais celui-ci ne savait pas grand-chose. Puis vint mon tour d'être interrogé: ils s'appelaient Kemmental et Bieberfeld, visiblement deux émigrants, car ils parlaient parfaitement l'allemand: une idée leur vint, ils me proposèrent de descendre un SS détenu!

            Je leur répondis: "D'accord, mais à une condition. Pas dans le secret d'une cellule d'arrêt, mais sur la place d'appel, devant tout le camp rassemblé, avec vous à côté". Comme prévu, ils déclinèrent: c'était une provocation, je n'étais pas tombé dans le piège. Mais les choses n'étaient pas simples.

            Ils se mirent alors à vouloir négocier avec moi, sur le mode de "Nous, les Juifs, nous devons nous serrer les coudes". Je devais leur procurer des informations sur le soulèvement armé: je leur dis que j'étais disposé à en chercher. Le lendemain, je leur communiquai que cela pouvait se faire mais à une condition "Vous devez tout faire pour que l'internement cesse et que nous puissions rentrer chez nous". Ils refusèrent immédiatement, à quoi je leur répondis qu'il n'y avait donc pas d'accord possible. Bieberfeld explosa: "On en a fini avec les nazis: maintenant, c'est à votre tour, les communistes!". Ce n'était pas une menace en l'air. Ils incarcérèrent le camarade Otto Kipp, qui était le porte-parole du bloc infirmerie, le transférèrent à Dachau où ils le détinrent encore un an sans qu'il y ait ni enquête ni chef d'accusation contre lui, jusqu'au moment où ils durent le libérer. Puis ils arrêtèrent aussi Wilhelm Hammann, qui, au péril de sa vie et sans relâche, avait œuvré à sauver la vie de centaines d'enfants: lui aussi fut interné à Dachau pendant un an, dans les mêmes conditions. Ils ne parvinrent pas à rassembler les informations qu'ils cherchaient, mais se répandirent pendant des dizaines d'années en calomnies.

            Kemmental et Bieberfeld furent mutés à Francfort, ce dernier devint officier chargé de la supervision de la police de Francfort, Kemmental officier chargé de la section de publicité. Le département "presse" du gouvernement militaire m'avait choisi pour être un des cofondateurs et rédacteur en chef de la Frankfurter Rundschau. Très vite, les deux compères se présentèrent, déclarant que j'avais été un collaborateur des SS et un criminel. Ils prétendaient faire référence à Kogon qui aurait eu tout un dossier sur moi. Lorsqu'on interrogea Kogon, il s'avéra qu'il ne restait rien de leurs allégations.

 

Emil Carlebach est né le 10 juillet 1914 à Francfort, où il mourut le 9 avril 2001. Membre des Etudiants Socialistes, de la Jeunesse Communiste puis du Parti communiste DKP, il fut un des cofondateurs de l'Association des Victimes du Régime Nazi/Bund des Antifascistes. Il fut aussi un Libre-Penseur actif.

Ses activités antifascistes lui valurent d'être arrêté et condamné en 1933 puis en 1934. En 1937, il fut expédié à Dachau, puis à Buchenwald en 1938. Il y devient chef bloc du bloc des juifs et membre du Comité International du Camp, pris part au soulèvement et à la libération du camp le 11 avril 1945.

 

En 1945, il devint un des rédacteurs en chef de la Frankfurter Rundschau, jusqu'à son licenciement en 1947 par les autorités US. Député communiste au Land, il émigra en RDA après l'interdiction du parti communiste. Revenu plus tard, il fut rédacteur du mensuel antifasciste "Die Tat" et membre du Comité International Buchenwald.           

MM Le 05-10-2016